Conscience de soi

Conscience de soi

3 décembre 2022 psycho 0

La conscience de soi a longtemps été considérée par les praticiens et les chercheurs à la fois comme un moyen principal de soulager la détresse psychologique et comme la voie du développement personnel pour les individus psychologiquement sains. Il y a quatre décennies, Fenigstein et al. a écrit que « une plus grande conscience de soi est à la fois un outil et un objectif »

Qui êtes-vous ?

La recherche actuelle sur le Soi s’intéresse à la façon dont nous nous définissons (concept de Soi), nous nous évaluons (estime de Soi), et nous « nous présentons » à autrui aussi bien qu’à nous-mêmes (Soi narratif).

Le soi est une représentation de soi-même. Cette vision n’est pas forcément réaliste. On est en état de congruence lorsque l’idée que l’on se fait de soi-même, coïncide avec l’expérience brute, la réalité objective ou l’idéal de soi. Le soi devient un mix de ce que :

    • Je suis (Soi personnel ou privé)

    • J’étais (Soi narratif)

    • (Soi réflexif) Je pense être

    • Je souhaite être (Soi idéal)

    • Je devrais être (Soi social)

    • (Soi miroir) Je pense être perçu(e)

    • Je suis perçu(e) (Soi manifeste et soi publique)

    • Je ne suis pas conscient (Soi latent)

    • Et de ma perspicacité (Insight)

    • ….

Mais quelle définition du Soi faut-il utiliser ? Bien évidemment, il n’existe pas une seule réponse.

Pour Mead (1934, 1963), le Soi d’un individu se développe à partir des jugements qu’autrui émet sur lui à l’intérieur d’un contexte dans lequel cet individu et autrui interagissent. Notre perception (Soi miroir), nous sommes ou non satisfait de notre image renvoyée, va nous affectée et construire notre concept de soi (Estime, sentiment d’efficacité, identité). Zavalloni (1988) considère les concepts de Soi des individus comme déterminés par leurs interactions symboliques avec autrui. Mais ces interactions sont difficilement mesurables.

 

Les approches cognitives

Aussi aujourd’hui les approches cognitives se concentrent sur le traitement de l’information par l’individu. Le Soi diffère au niveau des choses auxquelles l’individu prête son attention, encode ce qui lui arrive et récupère l’information en mémoire. Les représentations sont cognitives et affectives. Elles représentent le Soi dans le passé et le futur aussi bien que dans l’ici et maintenant. Le Soi devient une structure de connaissance. Certaines différences pourraient s’expliquer par un recours à des schémas différents ou des filtres cognitifs différents. Les schémas influencent ce à quoi une personne va prêter attention, ce qu’elle pense et ce qu’elle se rappelle. Ce qui explique le succès en 2020, des approches des schémas de Young et de l’Ennéagramme qui propose des schémas récurrents pour mieux appréhender le Soi.

Le soi embrassant le conscient et l’inconscient

Les croyances au sujet de la conscience se classent en 2 camps. Il y a ceux qui pensent qu’il s’agit d’une sorte de fantôme dans la mécanique de notre cerveau qui mérite une attention particulière et une branche d’études. D’autres, réfutent cette idée et considèrent que ce que l’on appelle conscience n’est qu’un signal parmi d’autres généré en arrière-plan par notre mécanique neuronale.

La notion de conscience est difficile à débarrasser de ses connotations philosophiques et il est nécessaire de maintenir une différence entre la conscience réflexive, c’est-à-dire celle qui permet la prise en compte par un individu de sa propre dimension de personne, et la conscience perceptive qui rend compte de la prise de conscience des informations par le sujet (ici et maintenant, mindfulness …).

 

L’inconscience

Postuler un inconscient c’est remettre en cause, pour l’homme, la certitude de sa propre transparence et de son auto-contrôle. Pour Descartes (1596-1650), l’inconscient n’a pas sa place, et entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir est la même chose que penser. Pour Janet (1851-1947), le subconscient interrompt continuellement la conscience qui est en quelque sorte menacée de l’intérieur. Il est le lieu de tendances latentes. Mais Janet ne développera pas de théorie du conflit interne comme le fit Freud et la psychanalyse. L’inconscient devenant le réceptacle des refoulements, inconciliables avec la conscience. Le latent est alors caché par le manifeste.

De son côté, les approches cognitives ne nient pas l’existence de l’inconscient. Notre cerveau traite l’information rapidement et obligatoirement. Cette rapidité implique une majeure partie d’inconscience, de tâches automatiques. Mais les approches cognitives n’impliquent pas le déterminisme de la psychanalyse. C’est-à-dire pas de contenu sexuel infantile, pas de place aux désirs et conflits comme surdétermination inconsciente des actes et des pensées.

 

2 vitesses de la pensée

Daniel Kahneman (Prix Nobel 2002) avance un cerveau avec 2 systèmes de pensées (Système 1 / 2). Le système 1 est rapide, intuitif et émotionnel. Le système 2 est plus lent, plus réfléchi. Il est rationnel. Le système 2 attentif, est qui nous pensons être, le soi. Mais dans le quotidien, nos pensées et nos actes sont couramment guidés par le système 1. Ce dernier fait la distinction entre les événements normaux et les événements surprenants en une fraction de seconde. Si nécessaire, il alerte le système 2 pour lui laisser la main et statuer. Mais le système 1 propose en même temps une interprétation des événements. Le système 2 n’a pas de moyens simples de distinguer entre une proposition pertinente et une autre (heuristique ; jugement rapide), entre une bonne et une mauvaise intuition.

L’inconscient peut alors être assimilé à des modes automatiques (Système 1). Modes qui s’appuient sur des schémas cognitifs. Principalement introduit par Beck, un schéma désigne une stratégie, constituée de croyances de base qui constituent la compréhension qu’à une personne d’elle-même, du monde et des autres (SAM = Soi, Autres, Monde). Selon Young, les schémas inadaptés représentent des modèles ou des thèmes importants et envahissants pour l’individu. Le système 1 va alors préférentiellement utiliser ces schémas. Young a proposé 18 schémas inadaptés principaux.

Popularisé dans les années 1970, l’ennéagramme, modèle de la personnalité de plus en plus connu, décrit 9 schémas typiques. Chacun de nous privilégie certaines informations et en laisse d’autres de côté, d’une manière inconsciente, se limitant à une version de la réalité.

Le soi embrassant de nombreuses identités

Selon certains auteurs le contenu des schémas de soi est essentiellement composé de traits de personnalité (flexibilité, ouverture, anxiété…). Mais bien que chacun soit « unique », ces schémas peuvent être regroupés en types de personnalité (Ennéagramme, Jung …). Certains schémas de soi sont permanents, d’autres changent en fonction du contexte. On parlera alors de caractéristiques d’adaptation (valeurs, croyances, désirs…).

Ainsi un schéma de soi reprend ces 3 facteurs :

  • Traits de personnalité
  • Types de personnalité (le type est plus que la somme de ses traits)
  • Caractéristiques d’adaptation

Le soi correspond à ce que nous voulons signifier en disant « je ». Les informations accumulées par l’individu sur lui-même sont si nombreuses et diverses qu’elles font de ce concept un objet complexe à étudier. Depuis la fin des années 1970, de très nombreuses recherches menées en psychologie ont eu pour objectif de comprendre le soi en étudiant principalement son organisation, sa construction et ses motivations. Pour étudier son organisation, les chercheurs ont conceptualisé le soi comme une structure cognitive, c’est-à-dire un ensemble de représentations mentales de soi ou « perceptions de soi » correspondant à ce que les individus perçoivent ou croient être vrais sur eux-mêmes. Ces perceptions de soi peuvent être globales et nous décrire à un niveau très général (« je suis mélomane ») et se décliner jusqu’à un niveau très spécifique (« je suis spécialiste de Verdi et de l’opéra italien »). Les perceptions de soi se caractérisent aussi par leur orientation temporelle : elles peuvent porter sur notre passé, notre présent ou notre futur (ce que je voudrais, pourrais ou ai peur d’être). Enfin, les perceptions de soi peuvent être « réelles » (ce que je pense être) ou potentielles et constituer un idéal de soi (ce que je voudrais être dans le présent si j’avais la possibilité d’être différent[e]).

 

Le soi social ou l’identité sociale

correspond à la fois aux différentes perceptions que divers individus ont d’une personne et aux différentes perceptions que cette même personne a de chacun de ces individus. Les autres peuvent influencer la conception que l’on a de soi par leurs réactions et leurs critiques, ce qui peut appeler un comportement qui cherche à correspondre à l’image demandé. Ainsi le Soi social peut être subdivisé en plusieurs sois dont :

    1. Le soi public:  le soi qui correspond à l’identité publique, l’image publique de la personne
    2. Le soi collectif: le soi social dans une groupe de personnes ou une organisation. C’est le soi en tant que membre d’un groupe. C’est la composante collective qui coexiste en tout individu.
    3. Le soi relationnel: le soi est aussi relationnel parce que l’on développe notre identité à travers les relations auxquelles on prend part. Que ce soient les relations intimes avec les membres de la famille et les partenaires amoureux, et les relations plus distantes avec les enseignants, les employeurs.

 

Le soi personnel ou privé

Il peut être divisé en :

    1. Soi réflexif qui correspond à la réflexion d’un individu sur ses propres processus psychologiques. L’autoréflexion, ou introspection va être la capacité d’un individu à prêter attention et évaluer ses comportements internes. Le soi réflexif est propre à l’espèce humaine et suppose la capacité de se décrire soi-même. L’individu apprend à se connaître, à réfléchir sur lui-même. À l’âge de 18 mois, un bébé peut se reconnaître dans un miroir. À partir de ce stade, l’individu développe ce qu’on appelle la conscience réflexive c’est-à-dire la capacité de se distinguer dans l’environnement comme objet distinct. D’ailleurs une personne ne peut être « unique » que par ses différences avec les autres. Le soi personnel ne peut exister sans les autres.
    2. Soi interne correspond à la tendance d’un individu à se concentrer sur ses expériences intérieures. C’est ce soi que les approches de Pleines Consciences (Mindfulness) ciblent. La Pleine Conscience peut être définie comme l’attention et la conscience du moment présent qui ne cherche pas à juger ou à classer l’expérience (Brown & Ryan, 2003).

Cette notion de soi privé est essentiellement prépondérante dans les pays occidentaux. Elle se fonde sur l’idée que chaque individu est unique et qu’il dispose de ce fait d’un soi unique. On parlera alors de soi effectif, de soi espéré et dans une certaine mesure de soi idéal.

 

Le soi latent et manifeste

Le soi peut être aussi analysé sous l’angle du soi latent et du soi manifeste. Plusieurs définitions co-existent, et nous en retiendrons 2.

La première correspond au soi observable, mesurable (Soi manifeste) à opposer au soi latent qui inclut une partie du soi moins visible, plus ou moins conscient d’un individu. La partie latente peut être symbolisée par les points aveugles, comme le bout de salade coincée sur une dent que tout le monde voit sauf l’individu lui-même.

La deuxième définition fait référence à la distinction entre catégories et dimensions d’un type de personnalité (on parle de « construit » en psychologie). En psycho(patho)logie, cette distinction est un long débat entre spécialistes, réactivé récemment (2015) par le changement très attendu du DSM (manuel de diagnostic et statistique des troubles mentaux).

Le soi latent :

c’est une approche du soi dimensionnel. Celle-ci suppose que, par exemple les troubles de la personnalité, sont des variantes inadaptées des traits de personnalité, se retrouvant sur un continuum allant de la normalité à la pathologie. Cette approche a l’avantage de mettre en lumière des traits de personnalité latent et de différentier des individus « pathologiques » d’individus avec des troubles moins sévères. Si cette approche a fait ses preuves en psychologie sociale, elle peine encore en psychologie clinique.

Le soi manifeste :

C’est une classification du soi anormal, par des catégories (Catégoriel). La personnalité clinique (en l’occurrence pathologique dans le cas du DSM) se définit par une liste de critères observables. Le résultat est blanc ou noir. Mais cette approche ne permet pas de saisir l’expression de troubles de la personnalité moins sévères. Il n’y a pas de demi-mesure. C’est le reproche effectué aux approches de typologie (DSM, MBTI, DISC …).

Conscience de soi

Le soi narratif.

L’identité narrative représente la troisième composante de l’identité personnelle, laquelle se définit comme la capacité de la personne de mettre en récit de manière concordante les événements de son existence. C’est le soi qui est reflété par l’histoire intériorisée et évolutive qu’une personne construit pour expliquer comment elle est devenue la personne qu’elle est ou qu’elle devient. Cette histoire procure un sentiment d’unité, de cohérence et de sens. L’identité narrative est aussi appelée histoire de vie. Elle mêle la réalité et la fiction dans un roman qui ne prétend à aucune objectivité scientifique.

Ouverture à l’expérience de la conscience de soi

L’investissement de l’individu dans sa prise de conscience de soi apparaît également comme une étape  clef dans le succès des activités de développement personnel ou professionnel. L’ouverture à l’expérience, qui représente des caractéristiques de curiosité et d’ouverture d’esprit, est également en relation avec le succès du développement puisqu’elle place l’individu dans une attitude positive face aux activités de développement. L’ouverture à l’expérience permettrait donc aux individus de voir la valeur ajoutée du développement (Barrick & Mount, 1991 cités dans Maurer, 2008). De par leur définition, ces traits de personnalité nuancent également la disposition à entrer dans un mode introspectif.

Ce sont ces différences individuelles qui viennent nuancer la profondeur avec laquelle l’individu réfléchira sur lui-même, ainsi que la facilité avec laquelle la personne intègrera les observations faites. Ainsi, certaines personnes seraient plus disposées que d’autres à porter leur focus attentionnel vers soi.

 

Traits de personnalité

Grâce aux recherches de Fenigstein et al. (1975), il a été avancé que les gens entraient dans un état de conscience de soi de différentes façons.

  • D’abord, certains ont la tendance à se centrer sur leurs états internes.
  • Une autre façon d’entrer dans un état de conscience de soi est en portant attention aux aspects publics ; la personne se voit plutôt à travers le regard des autres.

Inversement d’autres traits de personnalité (Névrotisme, …) peuvent être aussi un frein au développement. Par exemple, l’anxiété peut avoir 2 effets inverses en fonction des personnes.

  • Un individu qui porte une attention particulière à ses états internes serait plus alerte quand un changement survient, se poserait plus de questions. Mais paradoxalement, ce qui amènerait un état transitoire d’anxiété plus prononcé (Wells, 1985).

A l’opposé, être attentif peut également potentiellement être nocif, par exemple en réduisant les illusions positives associées à un bien-être accru. « Pourquoi se poser des questions, tout va bien ». Creuser est alors perçu comme un risque ou une peur.

Les freins à la découverte de la conscience de soi

Nous avons identifié plusieurs freins à un développement de la conscience de soi. En voici 4 principaux :

 

Les aversions

    1. Aux risques: l’introspection représente un risque vers un territoire inconnu, où l’on n’est pas sûr de se que l’on va trouver. A l’extrême, une estime de soi faible conforterait l’idée que le résultat de l’introspection sera assurément négatif.
    2. A la perte: elle implique que les personnes sont plus sensibles aux perspectives de pertes qu’à celles associées aux gains.
    3. A l’incertitude: En psychologie, l’aversion pour l’incertitude est une forme d’aversion pour le risque se traduisant par la crainte, assez répandue, qu’en cas d’incertitude (situation pourtant générale dans la vie de tous les jours, comme dans tout système dynamique) il y ait plus à perdre qu’à gagner, et donc plus de risque à agir qu’à ne rien faire.

Les besoins

    1. La non-ouverture à l’expérience comme nous l’avons vu précédemment
    2. L’avarice cognitive: En psychologie, une personne est considérée comme un avare cognitif en raison de sa tendance à penser et résoudre des problèmes de manière simplifiée et rapide plutôt que de manière plus sophistiquée et plus efficace, quelle que soit l’intelligence de l’individu.
    3. Besoin d’évaluation élevé : certains individus ont tendance à évaluer les choses, même quand il n’y a pas obligation à le faire. Elles vont avoir tendance à juger les choses en noir ou blanc, bien ou pas bien. Aussi la prise de conscience ou un test de personnalité pourrait avoir une forte probabilité d’être jugée négativement.
    4. Besoin de manifester une opposition à des concepts psychologiques. En 2020, les personnes ont tendance à avoir un avis tranché sur tous les sujets.

 

L’orgueil

C’est une opinion très avantageuse, le plus souvent exagérée, qu’on a de sa valeur personnelle (à ne pas confondre avec l’égocentrisme) mais aux dépens de la considération due à autrui, à la différence de la fierté, qui n’a nul besoin de se mesurer à l’autre ni de le rabaisser. C’est alors un manque d’humilité. A ne pas confondre avec la vanité qui est le désir de faire naître cette conviction de haute valeur chez les autres.

 

La méconnaissance

Elle va renvoyer aux aversions aux risques ou à l’incertitude, face à une infodémie qui privilégie des articles complotistes, à la recherche du buzz.

Un mélange de ces différents freins, face à une méfiance qui peut être justifiée auprès de certains acteurs (dérive de certaines RH en entreprise, coachs ou auteurs promettant une vie parfaite, le bonheur … sans effort et sans engagement …) génère ce type d’argumentation trouvé sur un blog :

Être mis dans une case : « Je suis capable de tout, du meilleur comme du pire, je possède une multitude de facettes, tout et son contraire. J’ai plusieurs âges en même temps, parfois jeune, naïf, intenable mais parfois aussi, sage, hyper-mature, comme si je percevais la totalité des secrets du monde qui m’entourent, contenant en moi l’âme de l’humanité. Je reconnais tout cela en moi, et plus j’avance, plus je me rends compte que je suis tout sauf un profil, une définition figée pour l’éternité… d’un recrutement aléatoire ou d’une carrière brisée par je ne sais quel expert en personnalité »

C’est un peu comme si être dans la catégorie des blond(e)s, des roux(sses) ou des châtains impliquait  obligatoirement le fait d’être mis dans une case avec une personnalité bien définie.

Le Soi existe à travers le regard des autres (Soi réfléchi et soi social)

Au contact de ceux qui sont différents de moi, je découvre qui je suis.

La notion de soi, comme miroir, intègre trois éléments dans le concept de « Soi social » :

  1. Image de notre présentation aux autres,
  2. Conscience du jugement des autres sur soi,
  3. Sentiments positifs ou négatifs qui en résultent.

Nos perceptions de soi se construisent socialement sous l’influence d’autrui. Cet autrui peut prendre la forme de personnes signifiantes qui nous renvoient une image de nous-mêmes dans un processus de soi-miroir (nous nous faisons une idée de ce que nous sommes dans l’image renvoyée par autrui jouant le rôle de miroir) ou lors de comparaisons avec autrui. Notre soi se construit également sous l’influence de nos appartenances sociales (genre, ethnie, religion, etc.) et des normes sociales véhiculées par notre culture. Au début des années 1990, les travaux ayant examiné comment les individus donnent du sens à leur soi ont permis de comprendre les différences culturelles dans les comportements. Il a ainsi été montré que les individus appartenant à des cultures collectivistes (comme la Chine) conçoivent leur soi comme fondamentalement interdépendant (connecté aux autres et défini par les relations aux autres), alors que les individus évoluant dans des cultures individualistes (comme la France) interprètent leur soi comme fondamentalement indépendant (unique et différent des autres). 

Evaluation de la conscience de soi

Fenigstein et al. (1975) ont élaboré l’échelle de disposition à la conscience de soi (SCS). L’échelle se décline en trois facteurs. La conscience de soi privée (ou personnelle), la conscience de soi publique (ou sociale) et le concept d’anxiété sociale. Page (1984) a conceptualisé la conscience de soi privée en 2 facteurs ; la réflexibilité sur soi (Self-Reflection) et la conscience du soi interne. Le premier facteur désigne une tendance générale à réfléchir sur soi-même et le deuxième décrit une prise de conscience des états physiologiques et émotionnels vécus (Auzoult, 2012). Les résultats ont démontré qu’une structure (un questionnaire) à quatre facteurs était plus adéquate que la structure à trois facteurs.

Grant et al. (2002) ont proposé une mesure intégrant la perspicacité (Insight), évoquant la lucidité et l’intégration des observations par l’individu.

 

Perspicacité

Il a été avancé que cette conscience de soi était essentielle à l’atteinte d’objectifs dans une perspective de progrès et de développement dans un contexte psychothérapeutique (Farber, 1989) ou professionnel (Zimmerman, 2012). Les gens ayant une forte conscience de soi ont une connaissance de soi plus juste, puisqu’ils inspectent régulièrement leurs états internes, motivations et buts (Gibbons, 1990). L’individu peut ainsi se fixer des objectifs plus réalistes et opter pour des stratégies adéquates pour les atteindre (Bandura, 1991). La conscience de soi est, dans ce contexte particulier, conçue comme le niveau d’entente entre soi-même et les autres et sur la perception des comportements de leader (Taylor, 2010). Pour arriver à mesurer la performance managériale, une auto-évaluation est comparée à l’évaluation des subordonnés, collègues et patrons (360). Il a été démontré qu’un haut degré de conscience de soi managériale est lié à une perception de soi plus fidèle et valide, à de bonnes relations de travail et à plus d’intérêt face aux rétroactions. La capacité à anticiper avec justesse la perception des autres permet à un leader de cerner les aspects qu’il a à développer (Taylor, 2010). L’Échelle de réflexivité sur soi et de perspicacité (ERSP ; Grant et al., 2002), a été adaptée en français avec une population de travailleurs dans une démarche de développement professionnel.

 

Anxiété

Inversement une réflexion uniquement orientée vers soi visant à comprendre les différents états interne pourrait amener un individu à ne conserver que les informations à son sujet qu’il juge pertinentes (Carver & Scheier, 1982). Ainsi le concept de perspicacité prend toute son importance.

D’autres études soutiennent également l’idée qu’une conscience de soi privée élevée serait associée à davantage de stress et d’anxiété lors de situations particulièrement stressantes (Trapnell & Campbell, 1999; Wells, 1985). Les travaux de Grant et al. (2002) ont appuyé cette relation positive entre l’échelle de Réflexivité sur soi et l’Échelle de dépression, d’anxiété et de stress.

Effets de la pleine conscience

La pleine conscience peut être définie comme l’attention et la conscience du moment présent qui ne cherche pas à juger ou à classer l’expérience (Brown & Ryan, 2003). Malgré cela, de nouvelles preuves montrent que la pleine conscience n’est pas toujours bénéfique et peut même, dans certaines circonstances, avoir un impact négatif sur les performances (Zhang, Ding, Li et Wu, 2013). En effet, dans leur revue séminale, Brown, Ryan et Creswell (2007) ont noté qu’être attentif pouvait également potentiellement être nocif, par exemple en réduisant les illusions positives associées à un bien-être accru.

Plus récemment un examen approfondi a démontré que différents aspects de la conscience de soi, y compris la pleine conscience et la rumination, atténue l’impact des interventions basées sur la pleine conscience et les résultats en matière de santé mentale (Gu, Strauss, Bond et Cavanagh, 2015). Si elle a des effets importants sur la performance, la persévérance malgré le stress, elle a aussi des effets sur la rumination liée aux difficultés personnelles (Brinker, Chin & Wilkinson, 2014).

 

Réflexion et rumination

Une plus grande attention à soi est associée à la fois à une meilleure connaissance de soi et à une détresse psychologique accrue (Trapnell & Campbell, 1999). Ce paradoxe a été partiellement résolu lorsque Trapnell et Campbell (1999) ont introduit une conceptualisation différente de la réflexibilité en reliant la conscience de soi aux traits de personnalité des Big Five. La rumination, liée au névrosisme, reflète une tendance à se concentrer sur des perceptions de soi et des émotions négatives. La réflexion, quant à elle, est liée au trait d’ouverture à l’expérience et représente une tendance à réfléchir objectivement. La rumination est associée à des compétences interpersonnelles altérées et à une augmentation des affects négatifs tandis que la réflexion est associée à des compétences interpersonnelles améliorées (Takano, Sakamoto, & Tanno, 2011).

Anna Sutton (2016) a développé un questionnaire de 38 items (SAOQ) pour identifier les résultats bénéfiques (réflexibilité, acceptation et proactivité) et négatif (coût émotionnel) et ainsi contribuer à étendre notre compréhension du concept de conscience de soi.

Conclusion

En tant qu’individus, on a l’impression de savoir ce qu’est la conscience de soi parce qu’on en fait l’expérience au quotidien. C’est ce sentiment intime d’une sensibilité personnelle que l’on porte en soi, ainsi que la sensation que nos pensées, nos émotions et nos souvenirs nous appartiennent et qu’on les contrôle.

Notre expérience de la conscience nous donne l’impression d’être aux commandes de notre monde psychologique. Mais d’un point de vue objectif, il n’est pas du tout évident que la conscience fonctionne ainsi, et la nature fondamentale de celle-ci fait encore l’objet de nombreux débats. D’un point de vue scientifique, nous devrions rediriger nos efforts vers l’étude du cerveau non conscient plutôt que des fonctions précédemment attribuées à la conscience.

Développement professionnel

Dans un cadre de développement professionnel, il est maintenant démontré que la conscience de soi est un élément essentiel qui contribue au succès du développement professionnel (Grant et al., 2002 : Maurer et al., 2008 : Thornton III et al., 2015).

La prise en compte de la réflexibilité sur soi, la conscience du soi publique, la conscience du soi interne, l’anxiété sociale et la perspicacité sont les 5 facteurs pour évaluer la disposition au développement. Les objectifs de développement ne peuvent être atteints sans des conditions de succès favorables, tels que les facteurs personnels (motivation, engagement, habiletés cognitives) et environnementaux (culture de l’entreprise, soutien).

L’ennéagramme reste un modèle abordable pour appuyer ce développement aussi bien personnel que professionnel, en donnant des clefs facilement applicables au quotidien. Très répandu aux Etats Unis (Boeing, Nasa ….), l’ennéagramme se développe de plus en plus en France.

Au contact de ceux qui sont différents de moi, je découvre qui je suis.

Sources

A-G

    • Auzoult, L. (2012). Conscience de soi et régulations individuelles et sociales. Paris: Dunod.

    • Bandura, A. (1991). Social cognitive theory of self-regulation. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 50, 248‑287. doi: 10.1016/0749-5978(91)90022-L
    • Bernier C.A., 2017, Echelle de réflexibilité sur soi et de perspicacité,  Université Laval

    • Brinker, J. K., Chin, Z. H., & Wilkinson, R. (2014). Ruminative thinking style and the MMPI-2-RF. Personality and Individual Differences, 66, 102-105. doi:10.1016/j.paid.2014.03.001

    • Brown, K. W., & Ryan, R. M. (2003). The benefits of being present: Mindfulness and its role in psychological well-being. Journal of Personality and Social Psychology, 84(4), 822-848. doi:10.1037/0022-3514.84.4.822

    • Brown, K. W., Ryan, R. M., & Creswell, J. D. (2007). Mindfulness: Theoretical foundations and evidence for its salutary effects. Psychological Inquiry, 18(4), 211-237. doi:10.1080/10478400701598298

    • Carver, C. S., & Scheier, M. F. (1982). Control theory: a useful conceptual framework for personality-social, clinical, and health psychology. Psychological Bulletin, 92, 111‑135. doi: 10.1037/0033-2909.92.1.111

    • Farber, B. A. (1989). Psychological-mindedness: can there be too much of a good thing? Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training, 26, 210‑217. doi: 10.1037/h0085421

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    • Gibbons, F. X. (1990). Self-attention and behavior: a review and theorical update. Advances in Experimental Social Psychology, 23, 249‑303.

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    • Gu, J., Strauss, C., Bond, R., & Cavanagh, K. (2015). How do mindfulness-based cognitive therapy and mindfulness-based stress reduction improve mental health and wellbeing? A systematic review and meta-analysis of mediation studies. Clinical Psychology Review, 37, 1-12. doi:10.1016/j.cpr.2015.01.006

H-Z

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