Rationalité et intelligence, ne pas confondre

Rationalité et intelligence, ne pas confondre

11 avril 2020 psychologie 0

Intelligence et rationalité, ne pas confondre.

Article C5s – tous droits réservés – Avril 2020

 

Pourquoi certaines personnes au QI élevé échouent alors que d’autres au QI plus modeste, réussissent haut la main ? Vous connaissez tous la réponse maintenant grâce aux apports d’Antonio R. Damasio (1994) et de Daniel Goleman (1995). C’est du à l’intelligence émotionnelle que l’on peut stimuler et développer. Maîtrise de soi, persévérance, motivation, respect d’autrui sont autant de qualités qui permettent de réussir. 

Mais ce n’est pas tout.

Pourquoi sommes nous surpris quand des gens intelligents (QI + QE) agissent bêtement ? Les gens intelligents font des choses stupides tout le temps. Les erreurs de jugement et les mauvaises décisions de banquiers hautement qualifiés, par exemple, nous ont amenés la crise financière de 2008. Les gens intelligents font des bêtises parce que l’intelligence n’est pas la même chose que la capacité de pensée rationnelle.

Image par 024-657-834 de Pixabay

La rationalité

L’intelligence est une question de puissance du cerveau et la pensée rationnelle est une question de contrôle. Certaines personnes qui sont intellectuellement en mesure ne se donnent pas tellement la peine de s’engager dans une pensée analytique et sont portées à se fier à leur intuition.

L’intelligence émotionnelle de son coté tend à démontrer que l’intelligence humaine ne se réduit pas au seul quotient intellectuel, déconnectée de l’intériorité de la personne.

Pourtant les tests de QI et de QE standards ne mesurent aucune des grandes composantes de la rationalité : réponse adaptative, bon jugement et bonne prise de décision. Nous appelons à tort le QI, l’intelligence rationnelle. Mais ce qu’un test de QI mesure est notre logique, notre raisonnement abstrait, notre vitesse de perception et de discrimination, notre capacité de mémoire et de récupération de l’information. Ce qu’un test de QE mesure est notre habileté à percevoir et réguler nos émotions et à composer avec celles des autres. Mais ces tests ne mesurent pas notre rationalité, notre capacité à comprendre les situations et à prendre les « bonnes » décisions.

Quelques rappels sur le fonctionnement de notre cerveau

Pour faire simple, notre cerveau peut être divisé en 3 entités. On parle des 3 cerveaux de Mc Lean (cerveau triunique) dans les années 60.

  • Le cerveau rationnel (incluant le néocortex),
  • Le cerveau limbique qui gère nos émotions mais aussi entre autre notre mémoire,
  • Et le cerveau reptilien qui correspond à nos capacités instinctives. Celles qui sont requises quand une voiture fonce sur vous, et qu’il n’est pas le temps de réfléchir à comprendre pourquoi la voiture fonce sur vous, ou qu’elles sont les émotions que vous éprouvez. Il faut juste s’écarter le plus vite possible.

Mais comme la vision de l’hémisphère gauche et droit du cerveau (le rationnel et l’émotionnel intuitif), cette vision des 3 cerveaux est maintenant dépassée. Les neurosciences considèrent plutôt les aires cérébrales comme des ensembles en perpétuelle interaction.

Une approche dualiste

Les chercheurs estiment que notre cerveau gère 11 millions de bouts d’information par seconde à travers nos sens. Et notre cerveau ne peut prendre conscience que d’une quarantaine d’input par secondes. Quand en même temps, nous nous trouvons rationnel, ouvert, notre part consciente ne représente qu’une petite part de ce qui nous pousse à agir et à juger.

Notre cerveau ne peut pas gérer tout ce flux d’information de manière consciente. Il a ainsi « créé » un mode automatique, pris en charge par le système 1

Le cerveau utilise 2 systèmes de pensée différents pour traiter l’information. Un système intuitif et spontané, le système 1, et un système délibéré et raisonné, le système 2.

Système 1 / Système 2

Attention, ici aussi, comme pour les 3 cerveaux  il faut appréhender le système 1 / Système 2 comme une allégorie, qui permet de comprendre plus facilement le fonctionnement de notre cerveau. Daniel Kahneman (Nobel 2002) le présente comme deux vitesses de la pensée.

Fig 1.1 Modèle de la pensée duale (Kahneman 2012)
  • Le système 1 est le système cognitif qui fonctionne de manière automatique, involontaire, intuitive, rapide et demandant peu d’effort. C’est un système de raisonnement utilisé par défaut. Il gère entre autre  la mémoire et les émotions.

  • Le système 2, associé à tort, à la faculté de pensée nécessite une certaine concentration. Il intervient pour la résolution de problèmes complexes, grâce à son approche plutôt analytique. Et toute chose nouvelle est un problème de type complexe pour notre cerveau.

Quand le système 1 se heurte à des difficultés, il fait appel au système 2 pour se livrer à une gestion plus détaillée et adaptée. Mais il ne fait pas qu’alerter. En même temps il propose des solutions. D’ailleurs le système 1 émet constamment des suggestions pour le système 2, des impressions, des intuitions, des intentions et des sentiments. Quand tout se passe bien, le système 2 adopte les suggestions du système 1 (Short cut).

Biais et heuristiques

Quand nous pensons à nous-mêmes, nous nous identifions au système 2, le soi conscient, qui raisonne, qui a des convictions, qui fait des choix et décide. C’est pourtant bien le système 1 automatique qui décide le plus souvent.

Heureusement, la répartition des tâches entre le système 1 et 2 est extrêmement efficace. Elle minimise les efforts et optimise la performance. Pourtant le système 1 a des défauts. Défauts qu’il a tendance à effectuer systématiquement dans certaines situations. Par exemple, il comprend mal la logique et les statistiques. On dit qu’il génère des biais.

Le terme de biais fait référence aux erreurs systématiques que les gens font dans le choix des actions et dans l’estimation des probabilités. Le terme heuristique fait référence aux raisons pour lesquelles les gens font souvent ces erreurs. Mais les heuristiques ne sont pas uniquement liées au système 1. Le système 2 aussi est susceptible de biais cognitifs, en particulier dans de nouvelles situations. Une approche tripartite de la pensée permet de mieux le comprendre.

Vers un modèle tripartite

Une simple tâche de prononciation des lettres peut impliquer de coder la lettre, de la stocker dans la mémoire à court terme, de la comparer avec les informations stockées dans la mémoire à long terme et, si une correspondance se produit, de prendre une décision puis d’exécuter une réponse motrice. Nous qualifierons ce niveau d’analyse de «niveau algorithmique» ou d’intelligence fluide.

Mais si nous nous tournons vers une analyse des objectifs, des désirs et des croyances pour comprendre une situation, nous ferons référence à «l’esprit réflectif». En d’autres termes notre disposition à penser.

Fig 1.2 Structure tripartite de la pensée (Stanovich 2016)

Ainsi il est important que notre intelligence fluide corrèle avec nos dispositions à penser, nos croyances et nos valeurs. Sous peine de divergence, voir de dissonances. Ce qui peut générer des biais cognitifs.

En résumé, pour le dire simplement, le concept de rationalité englobe 2 concepts: notre disposition de pensée et notre capacité algorithmique.

Dispositions de pensées (style cognitif)

Les dispositions de pensée concernent les objectifs et la hiérarchie des objectifs. Elles sont basées sur nos croyances, nos besoins (besoin de cognition, d’évaluation..) et nos motivations. 

Cela se traduit par notre tendance ou pas, à collecter de l’information avant de prendre une décision, ou notre tendance à rechercher plusieurs points de vue avant d’arriver à une conclusion. Ou encore notre tendance à penser au futur et à ses conséquences avant d’agir. 

Toutes ces capacités cognitives ne sont pas non plus évaluées par un test d’intelligence tel que le QI ou le QE. Pourtant ces dispositions de pensées rentrent bien en compte dans nos prises de décisions.

Comme ces dispositions de pensée sont individuelles, on parlera de style cognitif.

L’avarice cognitive

Au cœur de la théorie de Kahneman, vous l’avez bien compris, se trouve l’idée qu’il faut distinguer la rationalité de l’intelligence. On a beau être intelligent, faut-il encore penser, réaliser et décider d’utiliser nos capacités cognitives de manière optimum.

En fait, les gens sont des avares cognitifs parce que leur tendance fondamentale est de recourir par défaut aux mécanismes de traitement à faible coût de calcul.

Les tests de QI ne se concentrent pas sur le traitement autonome de type 1 du cerveau. Pourtant ce dernier est le plus utilisé au quotidien. Les tests de QI ne saisissent pas non plus les connaissances liées à l’action rationnelle et à l’esprit réflexif.

Les compétences de jugement et de prise de décision sont des compétences cognitives qui sont le fondement de la pensée et de l’action rationnelle. Et elles sont absentes des tests d’intelligence traditionnels (QI …).

avarice cognitive
Ex de causes d'avarice cognitive

La pensée rationnelle

Les psychologues ont étudié les principales erreurs de raisonnement qui rendent moins rationnels. Ils ont identifié la tendance à évaluer les probabilités de manière incohérente, à trop faire confiance à une connaissance toute faite, à ignorer les hypothèses alternatives, à évaluer les données dont on dispose avec un préjugé en sa propre faveur, à afficher des préférences incohérentes en raison du « framing effect » (effet de l’influence), à accorder une importance excessive au bénéfice à court terme au détriment du bien-être à long terme, à décider en fonction d’un contexte qui n’a rien à voir, etc.

Toutes ces formes d’erreur de la pensée rationnelle et de la prise de décision sont très mal corrélées avec l’intelligence – autrement dit, il est difficile de mesurer avec les tests de QI les différences individuelles dans le domaine de la pensée rationnelle. Aussi les progrès récents dans le domaine des sciences cognitives qui relève de la pensée rationnelle permettent maintenant de mesurer ces facettes de la capacité cognitive.

Nécessité d’un Test de rationalité

Le quotient rationnel (QR)

Effectivement, la pensée rationnelle, comme le QI ou le QE, est une compétence mesurable.

S’appuyant sur des travaux théoriques et des recherches empiriques des 2 dernières décennies, Stanovich et al. a présenté (2016) un premier test appelé CART (Comprehensive Assessment of Rational Thinking) pour évaluer la pensée rationnelle. Ce questionnaire a été méticuleusement testé avec plus de 4 000 participants. 

Mais si ce test est adapté à la recherche et peut servir de gold standard à la mesure de la rationalité, il n’est pas adapté au quotidien. Il nécessite entre 1h30 (version courte) et 3 heures pour être complété.

Notre société de consulting, C5s, propose une version fonctionnelle de 45 minutes de ce test en français et en anglais. Une version adaptée au développement personnel ou au recrutement. Néanmoins avant que cette version fonctionnelle soit exploitable nous devons en effectuer une calibration sur une population suffisante. Ce que nous espérons sur le courant de l’année 2020. Mais vous pouvez la tester gratuitement (en développement).

 

Capacités cognitives et pensée rationnelle

Conclusion

D. Kahneman a étudié le processus de prise de décision, ce qui fait que nos pensées et nos actions sont rationnelles ou pas. Il a exploré la manière dont nous faisons des choix et évaluons les probabilités. Il a mis en évidence les erreurs de bases (biais cognitifs) rencontrées couramment lors d’une prise de décision.

D’autre part, notre disposition à penser, qui concerne nos objectifs et leur hiérarchie, ainsi que nos croyances et nos besoins, impactent directement nos prises de décisions (Modèle tripartite).

Être rationnel suppose d’adopter les objectifs appropriés et d’agir en conséquence. Cela signifie d’atteindre les buts que l’on s’est fixés en mettant en œuvre les meilleurs moyens pour y parvenir. Les recherches menées dans le laboratoire de Keith Stanovich montrent qu’il y a des différences individuelles systématiques entre la capacité de jugement et la capacité de décision.

 

Le test du quotient rationnel (QR)

Paradoxalement, le prix Nobel a été attribué pour des études de caractéristiques cognitives entièrement absentes des outils les plus connus dans les sciences du comportement, tel le QI.

Les entreprises et l’armée utilisent des procédures de sélection et d’évaluation qui ne sont guère plus que des tests d’intelligence. Mais on a tendance à ignorer des capacités cognitives qui sont au moins aussi importantes que l’intelligence, telle que la pensée rationnelle sur qui l’action repose.

Un test, qui mesure notre rationalité (QR) est maintenant disponible et peut se révéler très utile. Il nous permetttra de ne plus confondre intelligence et rationalité.

Malheureusement ce test est sous copyright et il n’y a pas d’accès libre.

Sources :

Système 1 / Système 2 : les 2 vitesses de la pensée (D. Kahneman – 2012)

The Rationality Quotient : toward a test of rational thinking (Keith Stanovich – 2016)

 

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